
L’Académie du Festival de
Lucerne fut les années heureuses où les jeunes musiciens talentueux, soucieux de
toujours mieux maitriser les éléments sonores qui les accompagneront toute leur
vie, venaient voir, écouter et tenter le voyage mystérieux et infini que Pierre
Boulez, le mythe, leur offrait chaque année, avec une simplicité et une clarté qui
ouvrent les portes des fondamentales évidentes qui conduisent le monde
et dont peu ont la connaissance. Ici, les rythmes impossibles, les sonorités
déconcertantes, prennent l’allure d’une comptine que chantonnait les civilisations
antiques à leurs enfants qui étaient alors des enfants sages. L’Académie, c’est
la confrontation d’un vieillard d’un autre siècle et d’une jeunesse qui a une
passion pour colonne vertébrale. Pierre Boulez le dit lui-même : «
Ils sont formidables, mais la rencontre n’est pas simple et la confidence est difficile.
Ils sont fragiles parce qu’ils n’osent pas. Ils n’osent pas me poser les bonnes
questions, de peur que ma réponse détruise leur édifice, alors que jamais je n’autoriserai
la moindre destruction. Ils sont avides de savoir, mais leur manque d’audace les
paralyse et ce n’est que prudemment qu’ils consentent à entrer dans le jeu que
je leur propose : la liberté d’être et d’agir. C’est pourquoi, je les
retrouve ici, à Lucerne, chaque année, et chaque année, je les sens pénétrer le
cercle des hommes libres, d’une manière de plus en plus accentuée. Que ce
soient mes œuvres, Stravinski ou Stockhausen, ils entrent dans les moindres recoins,
y dénichent la note qui s’est effacée ou celle qui a trop vibrée et je me
contente de leur dire et de leur monter que la musique, quelque soit sont
origine, n’est pas une démonstration bruyamment publicitaire, mais l’action de
lever un voile sur une émotion mystérieuse et discrète qui sort de notre intime
pour rencontrer l’autre et faire un bout de chemin avec lui, la main dans la
main. » Pierre Boulez aura mis le
doigt sur le problème actuel qu’est l’incompréhension entre les générations,
qui se détériore à grande vitesse, d’autant que les générations sont de plus en
plus rapprochées et qu’il n’est pas rare qu’elles aillent du grand-père aux
arrières petits-enfants. Écouter et regarder ce moment privilégier, le
décortiquer et en comprendre tous les sens, permettrait sans doute de jeter au
rebut les monstres inconsistants de la politique, du journalisme et de la
chronique. Penser autrement est le secret du rebondissement de l’homme qui n’a
jamais su penser, donc vivre. Freud doit être heureux de voir qu’il a un
successeur digne de sa pensée. S’il a su analyser magistralement les
comportements des psychismes, Boulez a su analyser, non moins magistralement,
les composantes des masses sonores, et l’œuvre des deux hommes restera à tout
jamais dans l’histoire de l’humanité.